Le Monde - "The Handmaid's Tale" brandishes the feminist banner

« La Servante écarlate »

brandit l’étendard féministe

Classique d’actualité (2/4). Il y a trente ans, dans « La Servante écarlate », Margaret Atwood imaginait les Etats-Unis en théocratie totalitaire asservissant les femmes. L’élection de Donald Trump en a fait un livre prophétique. Et un manuel de résistance.

LE MONDE DES LIVRES | 26.07.2017 à 14h46 • Mis à jour le 28.07.2017 à 13h58 | Par Macha Séry

Lors de la grande marche des femmes aux Etats-Unis, le 21 janvier, au lendemain de l’investiture du président américain Donald Trump, un petit groupe attirait l’œil par ses atours – longs manteaux rouges, coiffes blanches dissimulant partiellement le visage – et les panneaux qu’il brandissait : « Non à la République de Gilead »« La Servante écarlate n’est pas un manuel d’instruction »

Quelques semaines plus tard, d’autres femmes, pareillement vêtues, défilaient devant le sénat du Texas, à Austin, à la suite de projets de loi limitant le droit à l’avortement, l’un d’eux prévoyant de qualifier celui-ci d’infraction pénale, y compris en cas de viol ou d’inceste.

En mai, des manifestantes elles aussi costumées se rassemblaient à Concord, devant le Capitole du New Hampshire, pour appeler à la démission du représentant républicain Robert Fisher, accusé d’avoir créé un forum de discussion misogyne.

Une société pieuse et terrifiante

Au début, les activistes ont loué des costumes. Puis certaines ont commencé à coudre. A la tête d’Action Together New Hampshire, un mouvement politique né après l’élection de Donald Trump, Emily Morgan, 30 ans, a créé sur Facebook une page privée où s’échangent modèles de couture et stratégies contestataires.

Son nom ? Handmaid Coalition, présente aujourd’hui dans dix-neuf Etats américains. Handmaid Coalition, en référence à The Handmaid’s Tale – La Servante écarlate en français –, l’un des premiers romans de la Canadienne Margaret Atwood, promu au rang de livre culte. Prophétique, même.

Dans cette dystopie parue en 1985 (Robert Laffont, 1987), les Etats-Unis s’appellent la République de Gilead. En fait, il s’agit d’une théocratie totalitaire régie par un système de castes, où les femmes ont été peu à peu interdites de travailler, de lire, d’aimer qui bon leur semble. Une catastrophe environnementale a rendu stériles beaucoup d’entre elles. Les fécondes sont « attribuées » à des couples de dirigeants afin de leur procurer un enfant.

On suit l’une d’entre elles, Defred (ce qui signifie « de Fred », « qui appartient à Fred »). Dans cette société à la fois pieuse et terrifiante, la voilà asservie, solennellement violée une fois par mois par un commandant.

Lame de fond

Lorsqu’elle a commencé l’écriture de La Servante écarlate, en 1984, alors qu’elle habitait encore Berlin-Ouest, Margaret Atwood a pris soin de ne rien y faire figurer qui n’ait déjà eu lieu dans l’histoire de l’humanité : exécutions de masse, lois d’exception, autodafés, programme nazi d’eugénisme « Lebensborn », enfants volés de la dictature argentine, histoire de l’esclavage et de la polygamie aux Etats-Unis…

A la faveur de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche, des libraires ont remis le roman en vitrine, si bien qu’il s’est rapidement retrouvé dans les meilleures ventes du New York Times, et demeure numéro un des achats sur Amazon au format électronique. Une lame de fond accentuée – coïncidence – par la mini-série télévisée tirée de l’œuvre, diffusée depuis le 26 avril sur la plate-forme Hulu, très populaire aux Etats-Unis (et sur OCS en France depuis le 27 juin).

« Peut-être que le ­roman n’est qu’une description frappante de l’avenir horrible que nous pourrions connaître si nous ne résistons pas »

Trois questions à Kathleen Spencer, qui a fondé Action ­Together Massachusetts, un mouvement protestataire né après l’élection de ­Donald Trump à la ­Maison Blanche. Elle est ­co-instigatrice de l’association nationale Handmaid Coalition.

Pourquoi avez-vous choisi l’uniforme de « La Servante écarlate », de Margaret Atwood, comme signe de ralliement ?

Aux Etats-Unis, les médias traditionnels et les médias sociaux accordent beaucoup plus d’attention aux rassemblements et aux manifestations lorsque ceux-ci s’accompagnent d’une histoire ou d’une image frappante. Tel est le cas de la tenue de La ­Servante écarlate. Elle symbolise la lutte que nous menons pour les droits des femmes.

Pourquoi, parmi d’autres livres féministes, le roman d’Atwood, publié en 1985, est-il le plus populaire et le plus prophétique, ­selon vous ?

C’est un roman magnifiquement écrit et convaincant. La première fois que je l’ai lu, je n’ai pas pu le lâcher. Ce n’était pas sur une recommandation scolaire ou parce qu’il était censé être un livre « important », mais je pense à présent qu’il s’agit d’un classique de la littérature américaine.

Tous les types de répression, d’asservissement des femmes, violation des droits de l’homme dépeints dans La Servante écarlate se sont déjà produits dans le passé et beaucoup d’Etats aux Etats-Unis sont sur le point de créer des pans de cette réalité. Peut-être que le roman n’est pas prophétique du tout, qu’il n’est qu’une description frappante de l’histoire récente et de l’avenir horrible que nous pourrions tous connaître si nous ne résistons pas.

La série télévisée diffusée sur Hulu, inspirée par « La Servante écarlate », ­a-t-elle contribué à en augmenter la popularité ?

Sans aucun doute, d’autant que la série rend justice au livre. Des millions de personnes disposent désormais d’une langue et d’un ensemble de symboles pour interpréter ce qu’elles voient et en discuter.

Dans une récente postface à la réédition française de son roman (traduit par Sylviane Rué, Robert Laffont, « Pavillons poche », 524 p., 11,50 euros), Margaret Atwood, 77 ans, convient que La Servante écarlate « est devenu une référence pour ceux qui écrivent à propos d’évolutions politiques visant à prendre le contrôle des femmes, particulièrement celui de leur corps et de leurs fonctions reproductrices ».

Et de conclure : « Quand on me demande si l’histoire de La Servante écarlate est sur le point de “devenir vraie”, je me dis qu’il y a deux avenirs dans le livre, et que si le premier “devient vrai”, le second pourrait l’être aussi. »

Aux Etats-Unis, multiples offensives contre les droits des femmes

Ses inquiétudes sont nourries par les offensives menées par les Républicains contre les droits des femmes en quelques mois : gel des crédits fédéraux aux cliniques de planning familial dès l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche ; participation du vice-président, Mike Pence, en janvier, à une manifestation anti-avortement, à laquelle Trump a apporté son « soutien total » par un tweet ; dépôt, le mois suivant, d’un projet de loi en Oklahoma afin d’obliger les candidates à l’avortement à fournir l’autorisation écrite du géniteur. En Arkansas, le mari d’une femme enceinte peut désormais l’empêcher d’avorter, même en cas de viol.

« C’est le retour aux valeurs puritaines du XVIIe siècle de la Nouvelle-Angleterre et à l’Ancien Testament sur lesquels se sont fondés les Etats-Unis, à cette époque où les femmes étaient très bas dans la hiérarchie sociale », a estimé Margaret Atwood dans une interview.

Dans un tel contexte, l’uniforme de La Servante écarlate est devenu un signe de ralliement à travers le pays. A mi-chemin entre la robe de chanteur gospel et celle de la nonne, il est censé symboliser l’effacement du corps de la femme et le silence qui lui est imposé. « Cependant, la couleur rouge vif de la tenue est en contradiction avec cette intention. Au contraire, elle place les femmes aux avant-postes », analyse Aaron Haggertyl’un des premiers hommes à militer au sein de Handmaid Coalition.

Pour Jarita Davis, il n’existe pas non plus de « meilleur symbole visuel ». Cette cofondatrice d’un groupe d’activistes du Massachusetts a proposé un happening lors d’un festival des arts vivants. Sur scène, sept servantes et Tante Lydia, l’un des personnages-clés du livre d’Atwood. « Notre spectacle ne visait pas, cette fois, à protester contre un projet de loi spécifique. Il s’agissait de sensibiliser et d’éveiller notre communauté. »

Un livre qui a « captivé » Hillary Clinton

Tel était aussi le sens du message adressé, en mai, lors de la célébration du 100e anniversaire du Planning familial par Hillary Clinton, lorsqu’elle a fait référence au livre qui l’« a captivée il y a des années » et à la série qui « a suscité d’importantes conversations sur les droits des femmes ». Dans la fiction, a rappelé l’adversaire malheureuse de Trump à la présidentielle, celles-ci sont « graduellement, lentement dépouillées » de leurs droits. Il n’est pas trop tard pour agir dans le réel, a-t-elle conclu.

En Amérique du Nord, La Servante écarlate, déjà classique, est étudié dans le secondaire. Et provoque souvent une prise de conscience. « Je l’ai lu à la fin des années 1980 et n’ai cessé de le relire, confie Christabelle Sethna, professeure agrégée d’histoire à l’Institut d’études féministes et de genre de l’université d’Ottawa (Canada), la ville d’où est originaire Margaret Atwood. La première fois, ce fut un choc, parce que cette histoire me paraissait en tout point possible, et même probable. Pour moi, il est impossible d’être féministe ou simplement consciente de son environnement quotidien sans voir La Servante écarlate comme un avertissement. Le message du livre à toutes les femmes est : Nous sommes presque au seuil de Gilead. Ne prenez pour acquis aucune des avancées réalisées au nom des femmes. Faites attention. Soyez vigilantes. Résistez maintenant. »

Enseignante d’anglais, Beth H. Davis, 50 ans, a découvert le livre sur les conseils d’une professeure de l’université catholique où elle passait un semestre d’étude. « Cette recommandation était un acte subversif mais généreux. » Subversif dans un « environnement hostile », se souvient-elle, car la doctrine de l’Eglise, inscrite dans l’encyclique papale Humanae Vitae, prohibe le contrôle des naissances. Et généreux parce que son aînée, qui connaissait ses positions féministes, lui indiquait ainsi qu’elle n’était pas la seule à vouloir bousculer le statu quo.

Tatouages en latin

Meghan Bausone, 30 ans, sage-femme à Asheville en Caroline du Nord, en témoigne : « Adolescente, je ne connaissais pas grand-chose au féminisme, même si j’ai toujours eu conscience d’une inégalité entre les hommes et les femmes. Lorsque j’ai découvert La Servante écarlate, à 15 ans, j’ai commencé à comprendre les effets dévastateurs de la misogynie et la facilité avec laquelle les conditions de vie des femmes pourraient empirer dans notre société. »

Quatre ans plus tard, elle se fait tatouer un horizon de ville avec un drapeau rouge, soulignés d’une des expressions fétiches tirées du livre, un appel – en latin – à la résistance : « Nolite te bastardes carborundorum » (« Ne laissez pas les salopards vous détruire »). « C’est un hommage à mon livre préféré, mais aussi un rappel que, si la réalité imaginée par Margaret Atwood se vérifiait, je serais probablement une servante. Jeunes femmes élevées dans une société patriarcale, nous sommes toutes des servantes. »

Tatouée elle aussi, la Canadienne Julie S. Lalonde a fondé l’association pro-choix Radical Handmaids, un mouvement d’activistes coiffées de chapeaux extravagants qui a usé du théâtre de rue et de la satire pour défendre les droits des femmes. Chaque jour grossit l’armée des servantes rebelles.

Extrait de « La Servante écarlate »

« Deglen et moi sommes plus à l’aise ensemble, maintenant, nous sommes habituées l’une à l’autre. Des jumelles siamoises. Nous ne nous encombrons plus guère de formalités lorsque nous nous saluons ; nous sourions et nous nous mettons en route, en tandem, parcourons doucement notre trajet quotidien. De temps en temps, nous changeons d’itinéraire ; rien ne l’interdit, pourvu que nous restions à l’intérieur des barrières. Un rat dans un labyrinthe est libre d’aller où il veut, à condition qu’il reste dans le labyrinthe.
Nous sommes déjà allées dans les boutiques et à l’église. Maintenant, nous sommes au Mur. Il n’y a rien dessus aujourd’hui, ils ne laissent pas les corps pendus aussi longtemps l’été que l’hiver, à cause des mouches et de l’odeur. Ce pays était jadis celui des atomiseurs d’atmosphère, Pin et Floréal, et les gens en conservent le goût, surtout les Commandants, qui prêchent la pureté en toutes choses. “Tu as tout ce qui était sur ta liste ?”, me demande Deglen, alors qu’elle sait bien que j’ai tout. Nos listes ne sont jamais longues. Elle s’est un peu départie de sa passivité, ces derniers temps, de sa mélancolie. Souvent, c’est elle qui m’adresse la parole la première. Je réponds : “Oui.” “Faisons le tour”, propose-t-elle. Elle veut dire, par en bas, par la rivière. Cela fait un moment que nous ne sommes pas allées par là. “D’accord.” Je ne fais pas demi-tour tout de suite, pourtant, mais reste plantée là où je suis à regarder une dernière fois le Mur. Il y a les briques rouges, il y a les projecteurs, il y a les barbelés, il y a les crochets. En un sens, le Mur est encore plus sinistre quand il est vide, comme aujourd’hui. Quand quelqu’un y est pendu, au moins on est informé du pire. Mais, désert, il est latent comme un orage qui menace.»
« La Servante écarlate », Robert Laffont, « Pavillons poche », traduction de Sylviane Rué, pages 276-277.

Un roman, un film, une série

1985 : Parution de The Handmaid’s Tale au Canada anglophone et aux Etats-Unis. Finaliste du prix Booker, le roman décroche le prestigieux prix du Gouverneur général la même année et le prix de science-fiction Arthur C. Clarke en 1987.

1990 : Adaptation au cinéma par Volker Schlöndorff ; le scénario est signé Harold Pinter.

2008 : Un Canadien dépose une plainte auprès de la Commission scolaire du district de Toronto, considérant que le roman, étudié par son fils de 17 ans, est antichrétien, dépravé et qu’il comporte du sexe et des « scènes brutales ».

2015 : Les deux premiers chapitres du livre sont divisés en 350 lignes tatouées de manière éphémère sur les bras ou la nuque de volontaires. Les tatouages sont photographiés puis assemblés en chaîne lors d’une exposition, dans le cadre de Book Riot Live, un festival littéraire populaire aux Etats-Unis.

2017 : Outre-Atlantique, Audible, la filiale de livres audio d’Amazon, propose depuis le 4 avril une « édition spéciale » de La Servante écarlate lue par l’actrice Claire Danes, avec une fin inédite, soit 14 minutes supplémentaires. Le 26 avril, la plate-forme américaine de VOD Hulu diffuse l’adaptation du roman en série (proposée depuis le 27 juin sur OCS en France).


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